Basse-vision COCNet

Accueil  En bref  Liens  Forum
Catherine

Accueil COCNet  MALVOYANCE       COCNet Informations - sommaireVersion html

Témoignage

ENTRER EN CECITE

Qu'est-ce que "entrer en cécité" ?

Que signifie devenir progressivement aveugle ?

Devenir aveugle, c'est voir peu à peu son horizon se rapprocher, se rétrécir, s'amenuiser, se réduire, généralement lentement mais sûrement, pour se limiter après un laps de temps plus ou moins long, à un malheureux mètre 50, puis à peine à la longueur de votre bras, puis, au fil des jours, s'anéantir totalement: vous êtes dans une sorte de grisaille, dans une atmosphère cotonneuse, et pour finir, l'infime halo lumineux qui subsistait encore parfois, un beau matin, parce que vous etes un peu plus fatigué que la veille, un beau matin ou plus exactement un sombre jour, le halo s'est éteint. . . La lumière est-elle allumée ? Le soleil est-il levé ? Vous ne sauriez le dire. . . Pourtant hier encore, vous rouliez en bicyclette, vous perceviez (oh, très légèrement bien sûr, mais cela vous semblait suffisant), vous perceviez le bas-côté de la route, mais voilà qu'aujourd'hui, vous venez de traverser un large carrefour sans même vous en être rendu compte. . . Il est grand temps, si vous ne tenez pas à finir sous les roues d'une voiture, de mettre un terme à tout ce genre d'imprudence. . . De même, hier encore vous aperceviez votre main... Mais au fait, est-ce que hier vous perceviez réellement votre main?… Vous ne savez plus. Quand donc avez-vous cessé de voir bouger vos doigts?. . .

Devenir aveugle, c'est basculer de l'état de voyant dans celui de non-voyant dès lors que vous êtes obligé, pour raison de " sécurité ", de prendre en main cet horrible bâton blanc qui crie à la face du monde que, cette fois ça y est, vous êtes " entré en cécité ", vous avez définitivement changé de statut ; symbole de votre humiliation, cette canne a néanmoins le mérite de vous signaler : chacun sait, la voyant, qu'il faut prendre garde à celui qui la fait danser devant ses pieds... On s'écarte. Semblable à la clochette du lépreux, elle enjoint la foule à s'éloigner de vous : elle vous évite quelques coups d'épaule malencontreux, quelques réflexions désobligeantes. Cependant, elle plonge aussi votre entourage dans un mutisme étrange : tel voisin qui, hier encore, bavardait avec vous de tout et de rien, aujourd'hui, n'ose plus même vous dire un simple bonjour.

Etre devenu aveugle, c'est avoir perdu tous ses repères ; ne plus savoir ce qui vous entoure ; et ce qui vous entoure devient forcément hostile, devient forcément danger.

C'est être dans le vide absolu puisque plus rien ne peut arreter votre regard.

C'est tendre la main vers le néant, et c'est très vite prendre l'habitude de ne plus du tout tendre la main pour montrer quelque chose, puisqu'il n'y a plus rien à montrer...

C'est chacun de vos pas qui vous entraîne vers un gouffre, un gouffre où vous redoutez de tomber maladroitement, douloureusement, irrémédiablement.

C'est, en cas de chute, l'absence de tout "parapet" salvateur qui pourrait vous retenir (vous avez peut-être tout à portée de la main une poignée qui aurait pu éviter le pire mais vous tombez inexorablement comme une masse, comme un naufragé qui, betement, ne saisirait pas la perche tendue).

C'est se cogner, au moins 10 fois plus souvent et plus brutalement que la moyenne du commun des mortels.

C'est, dans les mêmes proportions aussi, être victime de brûlures, si d'aventure on se hasarde à la cuisine.

C'est se blesser parfois "cruellement" contre des objets banals pour tout un chacun mais qui deviennent pour nous, de vrais "ennemis publics": une porte entrouverte, une portière de voiture, un sac à terre, un ballon, un parcmètre, un vélo sur un trottoir, etc...

C'est ne plus voir la couleur du ciel, celle de la fleur, le couché du soleil, les feuilles en automne, un oiseau, son chat, son chien, la nature au printemps...

C'est, au cinéma ou à la télévision, savoir se contenter des dialogues, et perdre ainsi les trois quart de l'intrigue.

C'est ne plus pouvoir conduire sa voiture, et, pour frustrant que ce soit pour une femme, pour un homme, ce manque équivaut bien souvent à une véritable castration : celui-ci voit sa virilité partir au volant de sa voiture.

C'est, pour tous ceux, et ils sont nombreux, qui ne maitrisent pas suffisamment le maniement de la canne blanche, ne plus pouvoir sortir seul, sans préavis, sans avoir consulté l'entourage pour connaître les disponibilités des uns et des autres, ne plus pouvoir tout simplement, sortir quand l'envie vous en prend.

C'est être dans l'obligation de recourir à un bras charitable pour vous guider, et malgré toute la bienveillance, toute la bonne volonté du monde de vos accompagnateurs, c'est ressentir à leur endroit, un irrésistible sentiment de gêne, voire de culpabilité, la peur de déranger, "et s'ils avaient d'autres choses à faire"; vous éprouvez une horrible sensation de dépendance, vous n'êtes plus rien, vous êtes comme un enfant qui n'a pas la permission de sortir sans donner la main à Papa ou à Maman.

C'est ne plus se voir dans une glace. ne plus savoir si vous êtes encore belle, si vous êtes encore séduisant, si même vous êtes encore "présentable", si ce vêtement vous va bien ou non, si votre coiffure est seyante, si vous avez un point rouge disgracieux sur le menton...

C'est ne pas voir grandir son enfant, ne pas déceler une émotion sur son visage, ne pas savoir reconnaître une pâleur inquiétante, une tristesse dans le regard, une joie dans son sourire, ne pas voir ses traits se changer peu à peu, ne pas connaître son visage aujourd'hui, ne jamais connaître celui des enfants de son enfant, ne pas voir vieillir son conjoint...

C'est ne plus pouvoir admirer une photo. Ne plus avoir le plaisir de se remémorer des vacances en retrouvant un paysage, ou certains visages imprimés sur le papier glacé, ne plus pouvoir s'attendrir sur le sourire d'un gros bébé joufflu (votre fils lorsqu'il était petit), ne plus pouvoir retrouver sur le papier jauni, la silhouette d'êtres chers et à jamais disparus.

C'est aussi parfois, perdre son emploi, c'est à dire, ne plus jouir d'aucune reconnaissance, perdre sa place dans la société, se sentir totalement dévalorisé. C'est de plus, par la même occasion, perdre un salaire et devoir recourir aux fameuses "allocations", c'est à dire "à la charité, à la bonté" de l'état ; cet état qui ne manquera pas de récupérer son bien lors de votre décès, si d'aventure, vous aviez la chance de posséder une petite maison...

c'est encore, pour le cas où vous êtes au bras de quelqu'un, se voir considéré comme "quantité négligeable".

C'est cet inconnu qui, immanquablement, nie totalement votre existence puisque, jamais, il ne s'adressera directement à vous.

C'est perdre son identité : "qu'est-ce "qu'elle" veut. . . qu'est-ce " qu'il " cherche. . . "

C'est perdre sa personnalité : vous étiez mère de famille et organisiez tout dans la maison ? vous étiez dentiste ou chauffeur routier, habitués à tout dominer ? désormais, on vous traite comme un enfant que l'on doit surveiller de près, que l'on doit surprotèger, à qui l'on donne sans cesse des conseils de prudence, à qui l'on tient la main...

C'est, dans le meilleur des cas, être systématiquement pris pour un être nférieur : vous êtes chef d'entreprise ? juriste ? professeur d'anglais ? à la poste, ou ailleurs on vous demandera si vous savez signer...

C'est, le plus souvent, être assimilé à un débile mental: " mettez la ici ou faites le asseoir "...

C'est aussi être pris pour un sourd : " dites lui que... Demandez lui si ...", alors que nous sommes face à la personne en question...

C'est aussi à l'inverse, ne pas savoir si quelqu'un s'adresse à vous ou à votre voisin, pour le cas où vous vous trouvez en groupe...

C'est la peur de l'inconnu, la peur du bruit trop intense qui vous empêche d'entendre arriver une voiture, la peur du ridicule, la peur de ne pas être "à la hauteur", la peur de se tromper, de se tacher, de se salir, de ne pas manger correctement, la peur de trébucher, de casser, de ne pas savoir maîtriser un instrument quelconque, de rougir, de se perdre, d'etre montré du doigt...

C'est la terrible peur du regard des autres...

Catherine Oelhoffen

RETOUR  

 © MediaMed - 825.1 mise à jour 04 06 00


Date de création : 29/11/2003 @ 18:23
Dernière modification : 30/11/2003 @ 15:55
Catégorie : Vécu
Page lue 460 fois

up Haut up

RETOUR

© COCNet 1996-2009 MediaMed Iroises - 821r.14.7

 

Glaucome.net

GuppY - GNU Public License - © 2002-2017


GuppY - http://www.freeguppy.org/
Site propulsé par GuppY - © 2004-2013 - Licence Libre CeCILL
Document généré en 0.04 seconde