| Convention Nationale. Les aveugles dans
la rue !
A linitiative du C.N.P.S.A.A. (Comité National pour la Promotion
Sociale des Aveugles et Amblyopes), initiative soutenue à
lunanimité par toutes les associations de personnes
handicapées (Comité dentente). Nous étions près
de 2000, ce 21 octobre à Paris, rassemblés à la Maison
de la Chimie. Deux mille non ou malvoyants venus de partout en France, par
cars entiers, venus manifester notre mécontentement à propos
de la loi de « récupération » et de la suppression
de lallocation compensatrice tierce personne (ACTP) aux aveugles
âgés de plus de 60 ans, comme à propos de toutes les
discriminations, quelles soient liées à lâge,
à darbitraires définitions de la cécité,
ou bien face à lemploi, à la culture, à
laccessibilité.
Cette journée, animée par Julien Prunet, responsable des dossiers
de la rédaction de France-Info, fut ouverte par Mr Tibéri,
maire de Paris, qui nous fit lhonneur de sa présence durant
une bonne heure.
Objectifs de la manifestation : réveiller des dossiers qui dorment
depuis longtemps (ACTP, PSD, loi de récupération, etc...),
mais aussi, par une action médiatique denvergure, faire
connaître au grand public ce quest vraiment la malvoyance.
Aujourdhui en France, quest-ce que la déficience visuelle
?
Cest : moins de 100000 aveugles complets, environ 400000 personnes
atteintes dune gêne importante, et, plus dun million et
demi de personnes souffrant dune insuffisance visuelle aux
conséquences plus ou moins handicapantes : impossibilité de
conduire, de pratiquer tel ou tel sport, de se débrouiller avec la
signalétique actuelle dans le métro, les gares, etc.
Cette population très hétérogène évolue
: moins daveugles de naissance, beaucoup plus de malvoyants : enfants
prématurés ou victimes de conséquences dramatiques
dune réanimation, personnes vieillissantes atteintes de
dégénérescence maculaire, aveugles tardifs.
Population hétérogène, besoins très différents
: enfants rêvant de pouvoir jouer avec les autres (ceux dits voyants),
adultes naspirant quà sinsérer dans la
société actuelle et à participer à des activité
culturelles ou sportives, plus âgés souhaitant vivement ne pas
être confondus avec des grabataires.
Points communs cependant : refus de toute charité ou compassion,
désir de justice, déquité, de respect, être
le plus proche possible du citoyen Mr Tout le monde. Ceci, au quotidien,
signifie bien des hypothèses : lenfant doit entre autre moyens,
disposer de livres gratuits comme tous les autres, doit pouvoir suivre une
scolarité normale et dans létablissement de son choix,
doit ensuite, au lycée ou en faculté, bénéficier
du matériel adapté nécessaire à la poursuite
de ses études (sans que cela coûte une petite fortune),
ladulte doit pouvoir avoir accès à lemploi de son
choix (selon ses capacités et ses aptitudes, et non selon les
filières imposées par le handicap), accès aux livres,
à la culture, au sport, aux loisirs.
Quelles sont nos revendications
* Remise en question des avantages sociaux acquis depuis 1975, article 146
du code de la famille, Mr Dominique Chazal, conseiller juridique du C N P
S A, explique : nous, citoyens, nous réclamons la justice et
lapplication de nos droits fondamentaux. La loi dorientation
de 1975 a suscité en nous un immense espoir puisque, avant cette date,
nous nétions que des « exclus ». Cette loi a mis fin
à cette qualification de « infirmes incurables » pour nous
donner un statut de « personne » ayant des droits : des droits
à linstruction, au travail, à lintégration
sociale. Aujourdhui, si lon ne peut affirmer que rien na
évolué, on nous a cependant beaucoup parlé de «
solidarité nationale », de compensation du handicap, pour nous
laisser croire que tout a été fait au pays des droits de
lhomme ; mais, malheureusement, tel nest pas très exactement
le cas. En effet, par des dispositions législatives injustes, sous
des prétextes financiers fallacieux, pour, paraît-il, réaliser
des économies (contestables qui portent atteinte à notre
dignité), la reconnaissance même de notre handicap est gravement
remise en cause.
- A partir de 60 ans, la personne qui devient aveugle nest pas reconnue
comme telle ; elle entre dans la catégorie des personnes dites «
âgées » et ne recevra donc pas lA C T P ; elle sera
soumise aux dispositions donnant droit à la « prestation
spécifique dépendance » (PSD) mais celle-ci nest
accordée quen cas dincapacité totale pour accomplir
les gestes dhygiène élémentaire (autrement dit,
accordée uniquement aux personnes grabataires). Cest une
négation grave du handicap : laveugle à 61 ans comme
à 59 a les mêmes besoins, les mêmes inconvénients
liés à son handicap. Pire encore, certains dentre nous
qui, jusquà 60 ans, recevaient tout à fait normalement
et légalement lA C T P du fait de leur cécité,
se la sont vue retirée dès lors quils ont atteint cet
âge fatidique ; Ceux-là sont aujourdhui dans un état
de dénuement total intolérable.
- La discrimination par lâge face au handicap na aucune
justification. Même après 60 ans, une personne peut être
très lourdement handicapée tout en conservant une certaine
autonomie, au prix souvent dune volonté farouche et defforts
considérables ; lA C T P est la réponse adaptée
à ses besoins, elle lui permet de conserver le choix des moyens à
adopter pour compenser son handicap : tierce personne, aides techniques,
transports adaptés, entretien dun chien-guide, etc.
- Par ailleurs, la personne sétant vue accorder un taux
dinvalidité de 80 % aura des droits, celle nayant que
79 % ne recevra aucune indemnité (on peut imaginer sans peine certaines
décisions de COTOREP).
- La loi de récupération.
- Non seulement bon nombre dentre nous sont souvent victimes de cet
arbitraire, mais en outre, cette loi dite de « récupération
» ne nous reconnaît pas le droit (comme tout un chacun)
dhériter de nos parents, de transmettre, de notre vivant, nos
biens à nos enfants, de faire une donation en faveur de nos
héritiers. En cas de « retour à meilleure fortune »,
lEtat se réserve le droit de récupérer largent
qui nous a été versé au titre de notre handicap ; pourtant,
cet argent, nous lavons naturellement utilisé pour vivre et
compenser les frais liés à notre cécité, pourtant,
notre handicap est toujours là, présent, pesant, mutilant,
souvent plus lourd puisque nous avons vieilli mais la loi nous interdit de
« posséder », fut-ce un petit bien venant de nos parents.
Cest un droit fondamental qui nous est retiré. Nous voulons
pouvoir hériter de nos parents ou donner à nos enfants comme
nimporte quel citoyen en France, telle est notre première demande,
la seconde étant la reconnaissance du handicap, quel que soit notre
âge.
Interventions
Mr Hammel : Député de la Somme, Président du C N C P
H (Comité National Consultatif pour les Personnes Handicapées)
nous parle du projet de loi de modernisation sociale et des trois amendements
qui ont été présentés ainsi que de la future
réforme de la P S D, de la mise en uvre dune Aide
Personnalisée à lAutonomie ( A P A), et nous assure de
son soutien dans notre combat pour plus de justice sociale.
Nous eûmes également les encouragements de Mme Postanski,
conseillère municipale de Paris, ceux de Mme Bonneau, sénateur,
vice-présidente de la commission des finances, conseillère
générale, deux personnalités dont la présence
au sein de notre rencontre, donnait encore à celle-ci davantage de
poids.
Enfin, pour justifier notre démarche, si besoin avait été,
Mr Catani, président de lUnion Italienne des aveugles, membre
du comité exécutif de lUnion Européenne des Aveugles,
nous assurait que, à sa connaissance, ce système de
récupération nexiste dans aucun pays de la communauté
européenne. Il sétonne que, en France, au pays de Voltaire,
de Descartes, de la révolution bourgeoise, on puisse arriver à
de telles extrêmes :
- Mr et Mme X (présents à la Maison de la Chimie ce 21 octobre
et racontant eux-mêmes leur histoire), pour avoir fait donation de
leur appartement à leur fils, doivent 700000 francs au Conseil
Général de lOise.
- Mme Y qui vit avec son mari, lui aussi non-voyant et de surcroît
handicapé moteur, habite depuis toujours la maison qui appartenait
à sa mère aujourdhui décédée, laissant
à sa fille, outre cette petite propriété (estimée
à 100000 francs), la somme en liquide, de 300000 francs ; la valeur
totale de lhéritage dépassant les limites autorisées
par la loi (300000 francs), Mme Y doit donc reverser la totalité de
son héritage, soit 400000 francs au Conseil Général
; elle ne dispose pas bien entendu de ladite somme (puisquelle na
reçu que 300000 de sa mère) ; que faire ? Cest simple,
lui répond-on, vendez votre maison !
Vendre, et quitter ce lieu
où elle a vécu toute sa vie, où son mari
pluri-handicapé a ses habitudes et ses repères !
- Mr Z, 90 ans, ex restaurateur dobjets anciens, devenu aveugle depuis
plus de 20 ans, percevait jusquà lannée dernière
lA C T P, allocation qui lui permettait de rester autonome au sein
dun foyer logement pour personnes âgées ; à
loccasion du renouvellement de son dossier (renouvellement qui se fait
tous les 5 ans), on lui a signifié que, désormais, il ne recevrait
plus cette A C T P. Aujourdhui au bord du gouffre, sans ressources
suffisantes, Mr Z va probablement être contraint de quitter son logement
pour se réfugier dans un hospice de vieillards où il coûtera
12000 francs par mois à lEtat, cette fois obligé de le
prendre en charge totalement, alors quil lui suffirait de conserver
ses 4500 francs mensuels.
- Que dabsurdités ! Que dinjustices !
Mr Catani précise en outre que, en Italie, dune part
l'indemnité dite daccompagnement est attribuée à
toute personne handicapée, sans limite dâge, sans aucun
rapport avec les ressources (le non-voyant qui travaille ne se voit pas
pénalisé du fait de son salaire), sans risque de
récupération de quelque façon que ce soit (exception
faite si lon a perçu cette indemnité de manière
frauduleuse), mais encore dautre part, une personne sourde et aveugle
par exemple, obtient le cumul des prestations accordées aux deux
handicaps.
A propos de ceux qui énoncent le coût de laide sociale,
Mr Catani sétonne de nouveau et se demande, en cas de grèves
de certaines catégories professionnelles pouvant occasionner de gros
dommages, comment donc peut faire lEtat pour trouver immédiatement
(ou presque) largent nécessaire pour que cessent les revendications
de ces manifestants en colère ?
Lecture et adoption de la motion
Réunis en convention nationale le samedi 21 octobre 2000, les
adhérents des associations membres du CNPSAA, ont adopté les
résolutions suivantes :
1 - Constatant que larticle 146 du code de la famille et de laide
sociale dans sa rédaction actuelle, prive les personnes handicapées
bénéficiaires de lallocation compensatrice, du droit
fondamental dhériter de leurs parents, de recevoir une donation,
les sommes étant récupérées ; constatant que
ce même article prive aussi les personnes handicapées du droit
de transmettre de leur vivant tout ou partie de leur patrimoine à
leurs héritiers, la convention demande que le projet de modernisation
et dharmonisation des règles de récupération des
prestations versées à des personnes handicapées
(approuvée à lunanimité par lensemble des
associations regroupées au sein du comité dentente),
que ce projet donc, soit pris en compte par le parlement dans les meilleurs
délais.
2 - Constatant que la prestation dépendance ne correspond absolument
pas aux personnes aveugles ayant atteint lâge de 60 ans, celles-ci
nétant pas dépendantes mais ayant besoin dune aide
pour compenser leur handicap, constatant que la discrimination par
lâge ne relève daucune justification, la convention
demande que le handicap ouvre droit à la compensation quel que soit
lâge auquel il survient, du moment quil est reconnu.
3 - Constatant les difficultés rencontrées dans : la
prévention, la formation et linformation des familles, la
scolarisation et la formation professionnelle, le choix de lacquisition
des matériels et aides techniques adaptés, linsertion
professionnelle et la formation continue, laccès au sport et
aux loisirs, à la culture, à leuro, la prise en compte
des personnes déficientes visuelles multi-handicapées, la
convention demande que ces différents problèmes soient pris
en compte et traités dune manière inter-ministérielle
comme ceci avait été proposé lors du conseil national
consultatif des personnes handicapées du 25 janvier 2000.
4 - Constatant la diversité de ces problèmes et lobligation
de promouvoir une action coordonnée, la convention réclame
quune étude soit diligentée au plus haut niveau, permettant
de faire le point sur la situation actuelle et les perspectives concernant
les personnes aveugles et malvoyantes.
La motion ainsi adoptée par tous les présents, allait (aux
environs de midi) être portée à Matignon par une
délégation composée dune vingtaine de personnes,
cependant que les quelques 2000 participants défilaient devant la
Maison de la Chimie, scandant des slogans, solidement encadrés par
de nombreux cars de C R S casqués et munis de matraques.
Mais, si la motion est bien parvenue jusquau plus haut niveau que nous
pouvions espérer (le conseiller de Mr Jospin en personne), en revanche,
nous n'eûmes pas les honneurs des médias ; il nous manquait
sans aucun doute quelque chose qui aurait pu susciter lintérêt
des journalistes !
Mr Patrick Ségal délégué interministériel
aux personnes handicapées, lui-même handicapé devait
conclure cette convention en constatant la fracture qui sépare
administration et associations et ne nous laissait pas grand espoir quant
à la rapidité avec laquelle ce dossier pourrait parvenir
jusquau parlement.
Laprès-midi devait se terminer avec lintervention de la
secrétaire générale de lA V H à propos
de laccès à la lecture, avec celle du président
de Rétina-France à propos des aides techniques, celle de Strasbourg
en duplex avec la maison de la Chimie à propos de lEuro, avec
un débat animé à propos de la canne jaune revendiquée
par les malvoyants (admise en Belgique, rejetée à
lunanimité par lU E A), enfin, avec le témoignage
du père dune jeune fille aveugle, sourde, handicapée
mentale, témoignage touchant de ce père, président
dune association luttant pour faire reconnaître les droits de
ces enfants atteints de maladies dites « rares ».
Catherine Oelhoffen
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