| Chypre, les 25 et 26 juin 2000.
C'est par une température avoisinant les 40 ° que nous avons
découvert l'Organisation Pan Cypriote des Aveugles et le centre
spécialisé de Nikosie où les jeunes non-voyants de
l'île reçoivent, en classes primaires, tous les enseignements,
tous les éveils, toutes les bases qui leur permettront ensuite, au
niveau secondaire, d'être scolarisés en milieu ordinaire. Grammaire
et orthographe, mathématiques et sciences naturelles (comme tous les
écoliers du monde), mais aussi : braille (naturellement), informatique
adaptée, solfège et musique (obligatoire), gymnastique et danse,
natation (piscine à l'intérieur de l'établissement),
théâtre (magnifique salle de spectacle), chant et chorale, vannerie,
poterie et autres ateliers d'ergothérapie (les articles fabriqués
sont vendus au profit de l'organisation); les enfants ont tant de disciplines
à travailler ici, que les cours n'excèdent pas les 35 minutes.
Le système est judicieux, l'établissement est clair et gai,
les classes de couleurs vives, le cadre agréable, les enseignants
très accueillants.
Les élèves, autrefois internes, aujourd'hui véhiculés
grace à des transports particuliers, restent en famille et les locaux
ainsi vacants, sont offerts aux étrangers en séjour linguistique,
désireux de parfaire leur grec ou de découvrir les charmes
de ce petit paradis méditerranéen. Car elle est belle, la terre
d'Aphrodite ! Allongée sous un soleil brûlant, elle promet aux
touristes avides de chaleur et de baignades, un ciel résolument indigo,
une mer tiède et lisse, et pour les gastronomes, tout en bordure de
plage, de petits restaurants typiques où l'on déguste le meilleur
mézé qui soit, accompagné de délicieux crabes
grillés et de succulents petits poissons marinés et cuits au
barbecue. Elle est belle malgré ses drames, ses cicatrices, ses
envahisseurs et ses réfugiés, malgré une occupation
turque omniprésente, malgré son "mur de Berlin": au beau milieu
d'une rue piétonne où magasins alléchants et cafés
en terrasses respirent la douceur de vivre, soudain une pancarte verte: attention
promeneurs étourdis, quelques pas de plus, et il vous faudra faire
intervenir les Nations Unies pour votre libération, il vous faudra
aussi faire la preuve de votre innocence, la preuve de votre ignorance quant
à l'existence de cette ligne redoutable, invisible et pourtant si
réelle !
Ce premier meeting 2000 de la commission des femmes dans le cadre de l'U
E A, prenait ici une signification toute particulière et mettait en
exergue tout le travail qui reste encore à accomplir en matière
d'Europe. Alexandra, notre adorable hôtesse Chypriote, soulignait
d'ailleurs dans son allocution de bienvenue, tout l'espoir qu'elle plaçait
dans cette réunion car, dit-elle, dans un tissu social aussi difficile,
le sort de toute minorité, et plus spécialement celui des femmes
aveugles, reste très préoccupant.
Après deux jours de travail intensif, deux jours au cours desquels:
Tina Summi-Seergren (Suède), Zoïa Tarakanova (Bielorussie), Jivka
Pablova (Bulgarie), Alexandra Troullidou (Chypre), Maria José Sanchez
(Espagne), Catherine Oelhoffen (France), Théodora Fardela (Grèce),
Vanda Dignani (Italie), Mapzilia Ioudina (Russie), réunies autour
de leur présidente Birgitta Blokland (Hollande) et de Mokrane Boussaid
(directeur de l'office à Paris) ont mis sur pied les grandes lignes
de leur plan d'action pour les années à venir, une amitié
vraie, bien que juste née unissait celles qui ont le dessin et la
volonté de construire ensemble, "au moins" une Europe des femmes aveugles.
La réunion de
Chypre |
La commission des Femmes
Une commission des femmes, pourquoi ?
Les femmes aveugles connaissent des problèmes tout à fait
spécifiques. Elles cumulent le double handicap d'être "femme"
et d'être aveugle, ce qui implique un surcroît de difficultés.
Souvent victimes de violences conjugales et autres mauvais traitements, elles
doivent aussi faire face aux maternités, au chômage, à
toutes sortes de discriminations, dans certains cas à l'illétrisme,
voire à la prostitution ; il n'est que de connaître le sort
parfois réservé aux petites filles aveugles dans certains pays
où la condition féminine est encore très précaire,
où la femme est indiscutablement l'inférieure de l'homme.
Par ailleurs, si dans les pays européens occidentaux la condition
féminine a connu ces dernières années une réelle
avancée, dans bien des cas, nous ne sommes pas encore parvenus à
une vraie parité, une vraie égalité des chances : trop
souvent encore, pour qu'une femme obtienne un poste important, elle doit
être bien plus performante que son concurrent homme. Il en est de
même pour les femmes aveugles considérées comme "
inférieures ", moins diplômées ou moins bien formées,
moins qualifiées, moins rentables.
Nous ne sommes pas encore parvenus à un vrai respect de la Femme :
les femmes sont encore bien trop écartées de "l'action", elles
sont encore à l'arrière plan quand pourtant, elles n'ont plus
à prouver leur "savoir faire".
Ainsi chez nous en France, si en théorie, la femme est l'égale
de l'homme (celle-ci peut en effet accéder à des postes importants
: notre gouvernement compte plusieurs ministres femmes), la réalité
est quelque peu différente.
Il n'est pour s'en convaincre que de faire par exemple, un bref tour d'horizon
au sein de quelques grandes associations françaises de non-voyants
: C N P S A A - A V H - FAF.
C N P S A A, Comité National pour la Promotion Sociale des Aveugles
et des Amblyopes: lui-même regroupant 21 des grandes associations
nationales d'aveugles (A V H, FAF, Croisade, etc.): 23 administrateurs, une
seule femme.
A V H, Association Valentin Haüy (elle aussi rassemblant une vingtaine
d'associations régionales): conseil d'administration de 24 membres,
3 femmes.
FAF, Fédération des Aveugles et Handicapés visuels de
France : 22 membres, 3 femmes.
Cette fédération, étant elle encore l'union de 22
associations régionales (dont 4 Outre-Mer, non contactées),
voyons où en est la parité au sein de ses filiales ; après
avoir fait une " radioscopie " des conseils d'administration de 16 d'entre
elles (deux n'ayant pu être jointes), on peut en dégager les
conclusions suivantes:
-
seulement 4 femmes sont présidentes (1/4),
-
une seule association respecte une vraie parité : celle des
Pyrénées orientales,
-
deux associations cependant, comptent un nombre supérieur de femmes
: le GAIPAR (Clermont-Ferrant), et l'UNADEV (notre association du Sud Ouest).
-
au total, sur 192 administrateurs, on compte 138 hommes et seulement 54 femmes,
soit à peine 28 %, pas même un tiers. Néanmoins, au regard
des chiffres nationaux, ces résultats régionaux sont tout de
même encourageants ; ils montrent que, sur le terrain, les femmes sont
toujours actives.
Il faut cependant souligner que, malheureusement parfois, ce sont les femmes
elles-mêmes qui sont leurs propres adversaires : éduquées
en "esclave de l'homme", (par jalousie ou par habitude), elles font barrage
aux autres femmes, à celles qui tentent de s'imposer. Encourager les
femmes à être plus solidaires, plus audacieuses, moins soumises,
les encourager à "se" faire confiance mutuellement, à se mobiliser,
créer des commissions de femmes à tous les niveaux (régional,
national, européen, mondial), développer un réseau de
femmes en liaison les unes avec les autres, tels sont entre autres projets,
quelques uns des objectifs de cette commission européenne ; ainsi
circuleront les informations, ainsi les femmes deviendront-elles toujours
plus " présentes" et ainsi, celles qui parviendront un peu plus en
avant de la scène pourront-elles entraîner dans leur sillage
celles qui sont encore beaucoup plus loin dans l'ombre et la solitude.
Puisse ce réseau de femmes tissé à travers l'Europe
être le symbole d'un espoir vrai pour toutes celles qui souffrent d'un
joug, d'une exploitation, d'une discrimination, un espoir pour toutes les
victimes de la violence, de l'humiliation, de la raillerie, de la pauvreté
!... |